Mission commune et mission communautaire

Paul Magnin, accompagnateur de l’équipe de préparation du Congrès, nous propose un texte sur ce que sont mission commune et mission communautaire.L’objectif de ce document est une aide non seulement dans la mission de chacun ( par exemple: la préparation du Congrès pour certains d’entre nous), mais aussi et plus largement, dans les missions communes et communautaires de chacun.

Les appels lancés dans la Communauté de vie chrétienne s’inscrivent dans l’ordre de la mission, qu’elle soit commune ou communautaire. Essayons de clarifier successivement ce qu’est la mission proprement dite, la mission commune et la mission communautaire, sans omettre le rôle de l’appel et de la générosité. Une bonne compréhension de ces différents facteurs d’alliance avec Dieu ne peut que contribuer à être « disciple, compagnon et serviteur » de la manière la mieux appropriée et la plus dynamique.

La mission

Moïse et Aaron devant pharaon

Moïse et Aaron devant pharaon

Dans l’Ancien testament, la mission s’enracine dans l’envoi. « Je t’envoie… » ou encore « Vas » : tels sont généralement les termes de l’appel adressé par Dieu à un prophète ou à un acteur de l’histoire d’Israël (Ex 3,10 ; Jr 1,7 ou 7,25 ; Ez 2,3sq ou 3,4sq). Cet envoi est toujours lié à la réalité de l’alliance entre Dieu et les hommes. Celui qui est appelé l’est toujours pour aider les hommes, et plus particulièrement le « Peuple de Dieu », à découvrir, vérifier ou réactiver la fidélité à cette alliance qui se veut une communion d’esprit entre Dieu et l’ensemble de l’humanité, ce qui est synonyme de liberté. L’alliance est conclue avec toute la communauté humaine mais, pour lui donner vie et assurer sa dynamique, Dieu appelle des témoins, des prophètes, qui reçoivent mission d’actualiser cette alliance et d’en repérer les signes effectifs. Cela signifie que Dieu appelle des hommes qui ont un caractère, une histoire, une expérience spirituelle et même des faiblesses qui leur sont propres. Chacun de ceux qui sont appelés pour être envoyés répond avec son tempérament et ose interpeller Dieu sur ses intentions et sur les moyens accordés pour « aller vers ». Tout envoi entraîne, ipso facto, un déplacement, un changement de lieu et d’habitude, un regard nouveau sur une réalité autre ; il suppose toujours la confiance en celui qui envoie, même et surtout quand il y a une mise à l’épreuve (l’exemple le plus significatif est celui d’Abraham qui a reçu la promesse d’un fils, signe d’une alliance indéfectible, mais dont la confiance est éprouvée quand il lui est demandé de sacrifier Isaac). Pour que l’envoyé sache repérer les signes de vitalité ou de déclin de l’alliance, Dieu lui donne sa sagesse qui est comparée à un « arbre de vie » (Si 24, 7-19), à une providence qui éclaire l’histoire (Sg 10 à 11,4), à un jugement (Pr 1,20-33) qui donne à ceux qui lui sont fidèles l’assurance de partager tous ses biens (Pr 8,1-21) et de s’asseoir à sa table (Pr 9,4sq ; Si 24,19-22).

Pierre et Jean le matin de la résurrection

Pierre et Jean le matin de la résurrection

Dans les Évangiles, la mission se définit comme une communion intime entre le Fils et le Père, l’un et l’autre étant animés du même Esprit. Le Christ ne cesse de dire : « j’ai été envoyé » ou « je suis venu ». Jésus est l’envoyé du Père (Jn 3, 31-36 ; 14, 9 ; 17, 5 ; Jean évoque 40 fois l’envoi du Fils par le Père) pour révéler qui est celui-ci et pour renouveler et sceller l’alliance entre Dieu et les hommes. Il y a entre le Fils et le Père une telle unité de vie que l’attitude prise à l’égard de Jésus est une prise de position à l’égard de Dieu lui-même. Jésus n’hésite pas à dire : « Qui croit en moi, croit, non pas en moi mais en celui qui m’a envoyé » (Jn 12, 44 sq). Aux apôtres et aux disciples auxquels il confie la mission de continuer son œuvre, il déclare également : « Qui vous reçoit me reçoit, et qui me reçoit, reçoit Celui qui m’a envoyé » (Jn 13, 20). Ainsi la mission des apôtres se rattache de la façon la plus étroite à celle de Jésus, ce qu’il confirme par ces mots : « Comme le Père m’a envoyé, moi aussi je vous envoie » (Jn 20, 21). La mission qui leur est confiée est des plus explicites : « Allez ! De toutes les nations faites des disciples ; baptisez-les au nom du Père, et du Fils, et du Saint Esprit ; apprenez-leur à observer tout ce que je vous ai commandé. Et moi, je suis avec vous tous les jours jusqu’à la fin du monde » (Mt 28, 19-20). L’une des conséquences à tirer de tout cela est qu’aucune des personnes divines ne témoigne d’elle-même : le Père rend témoignage au Fils (Mt 3, 17 ; 17, 5), le Fils au Père (Jn 4, 34 ; 5, 30 ; 6, 38), l’Esprit au Père et au Fils (Jn 14, 26 ; 15, 26). Il y a une communion entre chacun, ce qui fonde la communion entre l’homme et la Trinité, entre les hommes. Là se trouve le fondement de leurs relations mutuelles ! Par voie de conséquence, on ne peut dissocier mission et communion.
Le Christ envoie en mission tous ceux qui croient en lui. Ensemble, donc en Église, ils reçoivent l’Esprit Saint : « Le Paraclet (= le défenseur), l’Esprit Saint que le Père enverra en mon nom, lui, vous enseignera tout, et il vous fera souvenir de tout ce que je vous ai dit » (Jn 14, 26). La mission de chacun est donc inséparable de la Trinité et, sous son impulsion, elle s’enracine elle aussi dans la communion. Pour être juste et féconde, elle requiert non seulement un lien effectif et permanent avec le Père, le Fils et l’Esprit, mais aussi une relecture au quotidien de la Parole du Christ. Cette relecture, pour être vraie, doit se faire à la lumière de l’Esprit et de la tradition vivante de l’Église, communauté des croyants. N’oublions jamais que la mission de l’Esprit est inhérente au mystère même de l’Église quand celle-ci témoigne et annonce l’Évangile. Tirant les conséquences de ce qui précède, on peut affirmer que la mission de chacun d’entre nous, dans le monde et dans l’Église, est indissociable de la communion, de la relecture et de toute forme d’accompagnement, voire de supervision. Là se trouvent les racines de notre liberté, puisque nous ne sommes pas auto-centrés, egocentrés. En effet, à la suite du Christ qui fait toujours la volonté de son Père, nous sommes sans cesse conviés à inscrire, à vérifier ou discerner et à relire comment notre action, notre mission, entre dans le cadre de ce plus universel, de ce dépassement de nous-mêmes qui a nom Trinité et qui, par le salut opéré par, avec et en Jésus-Christ, transforme non seulement notre agir mais aussi notre personne toute entière l’entraînant à produire des germes de résurrection. St Paul n’écrit pas autre chose quand il s’adresse aux Romains : « Transformez-vous en renouvelant votre façon de penser pour discerner quelle est la volonté de Dieu : ce qui est bon, ce qui est capable de lui plaire, ce qui est parfait » (Ro 12, 2)

Appel et générosité

Appel et discernement. Dieu appelle par son nom celui qu’il choisit. Cela signifie que chacun répond en fonction de ce qu’il est par nature, en fonction de sa sensibilité, de son histoire, de son désir. Dieu tient compte des forces vives de l’homme. Quand Dieu dit : « ma grâce te suffit » (2 Co 12, 9) et que St Paul déclare : « ma force est dans ma faiblesse », il ne faut pas se méprendre. La grâce, c’est le don de l’Esprit, la libre sollicitude de Dieu à l’égard de l’homme qui, en toute liberté, acquiesce ou non à cette relation. La grâce saisit l’individu dans sa réalité plurielle et corporelle, aux différents stades de sa vie. La relation qui est ainsi proposée et acceptée suscite une véritable dynamique et offre à l’homme d’atteindre sa pleine dimension. S’il en est ainsi, ne faut-il pas s’étonner quand des personnes appelées à une mission particulière pour un temps déterminé en sortent épuisées, voire frustrées ? Pour juger de la justesse d’un appel et de la réponse donnée, lors de la relecture, ne peut-on retenir ces deux critères principaux : en quoi et comment la réponse faite à l’appel a facilité une croissance spirituelle et une plus grande liberté ? En quoi la mission remplie dispose-t-elle à une plus grande ouverture ? En contre-point de l’appel, on peut aussi rappeler la réalité des charismes. Dans plusieurs passages, notamment Rom. 12, 3-8 et 1 Co. 12,1 – 13,13, St Paul souligne que chacun dispose de dons particuliers (dons naturels et dons de l’Esprit) destinés à construire la communauté ecclésiale et humaine. Il appartient donc à chacun de discerner ce qu’il est par nature et par grâce, d’une part pour répondre de la façon la mieux appropriée aux appels qui lui sont faits, d’autre part pour être attentif et discerner en l’autre ce qui lui est particulier en vue de le disposer à répondre aux appels, en étant fidèle à lui-même et à Dieu.
Générosité et discernement. On entend souvent dire que « la générosité ne suffit pas ! » On est même invité à se méfier de sa propre générosité. Là encore, il faut s’interroger sur le sens donné à la générosité. Celle-ci se définit comme un dévouement aux intérêts des autres, de tous les autres, sans distinction. Rechercher l’intérêt d’autrui n’est pas sans créer une tension entre son intérêt propre et l’intérêt d’autrui, entre son désir propre et le désir d’autrui, entre ses propres vues et celles d’autrui. De ce fait, la générosité implique une certaine forme de sacrifice, puisque l’on peut être conduit à renoncer à certains avantages personnels, à certaines idées. Sans être aveugle ou irraisonnée, la générosité exige toujours une certaine forme de lâcher-prise. Elle n’est donc pas un simple élan spontané vers l’autre pour lui procurer le bonheur. La générosité requiert une attention profonde aux besoins d’autrui. On ne sert pas autrui n’importe comment, à n’importe quel prix. On ne peut dissocier deux des attitudes fondamentales du Christ : 1) « je vous ai donné cet exemple afin que, vous aussi, vous fassiez comme j’ai fait pour vous » (Jn 13, 15 lavement des pieds) ; 2) « Que veux-tu que je fasse pour toi ? » Nous sommes certes invités à nous mettre au service des autres, mais celui-ci est dicté par le besoin de l’autre, un besoin conscient, réfléchi et volontaire. Le « que veux-tu » suppose la définition d’un besoin qui serve à la croissance, à la vie, donc à un changement constant, ce qui ne va pas sans une conversion profonde. La générosité n’est donc pas réductible à un sentiment, à un élan naturel, à un simple désir, fût-il altruiste. Elle recherche ce qui est « le mieux approprié » pour accompagner autrui dans sa croissance, sa dynamique de vie. Là encore, on peut suggérer un critère pour une juste appréciation : en quoi et comment ma générosité sert-elle le bien d’autrui (cf. « à partir d’autrui » : accepter de suivre la manière dont l’autre, après réflexion et une certaine forme de discernement, entend exprimer et parvenir à sa liberté) et contribue-t-elle à sa croissance spirituelle, à sa mission propre dans la relation au Christ ? Tout ce qui précède concerne tant l’individu que le groupe !
Appel et générosité ne se rejoignent que par le lien du discernement qui doit opérer dans l’un et l’autre cas. Quand St Ignace recommande de répondre à l’appel avec un cœur large et généreux, il convient de se souvenir du principe formulé par Gäbor Hevenesi (1656-1715) qui résume sa spiritualité et qui aide à bien comprendre ce que signifie « faire la volonté de Dieu » à la suite du Christ : « Crois en Dieu comme si tout le cours des choses dépendait de toi, en rien de Dieu. Cependant, mets tout en œuvre pour elles comme si rien ne devait être fait par toi et tout par Dieu seul ». En d’autres termes : dans un premier temps, chacun est appelé à tout mettre en œuvre (sagesse, intelligence, connaissance, etc.) pour que l’action engagée atteigne son objectif, après en avoir discerné les objectifs et les avoir confiés à Dieu ; dans un second temps, par une sorte de renversement de perspective et surtout dans une disposition intérieure caractérisée par l’indifférence ignacienne, oser « l’abandon » et la confiance en Dieu qui fera produire un fruit, au-delà de toute attente, à l’action entreprise.

Mission commune et mission communautaire

Définition simple. Chacun de ces points ayant été précisé, on peut dès lors mesurer les dimensions et les interdépendances qui caractérisent mission commune et mission communautaire. Une distinction simple, mais incomplète, est faite généralement entre les deux. Elle dérive, d’une certaine manière, du terme « communication » qui a le double sens de « faire part de » et de « prendre part en commun ». La mission propre à chacun devient mission commune, au sens de communiquée et partagée en esprit, dès lors qu’elle a été discernée et portée à la connaissance des compagnons en CVX, lesquels en deviennent non seulement les témoins mais aussi les soutiens directs ou indirects, soit en interpellant celui qui s’y est engagé, soit en l’invitant à l’évaluation ou en la lui rappelant. Le soutien entre compagnons en CVX prend ici tout son sens. La mission communautaire, comme son nom l’indique, engage directement et collectivement un groupe de personnes ou même toute une association laïque, telle CVX, dans l’accomplissement d’une mission reconnue et acceptée par tous. À titre d’exemple, l’animation et la gestion des deux centres spirituels de Biviers et du Hautmont, répondent exactement aux caractères d’une mission communautaire : à la suite d’un discernement communautaire (cf. Jean-Claude Dhôtel, Discerner ensemble – Guide pratique du discernement communautaire, Paris, Éditions Vie chrétienne, 1987, rééd. 2010, 83 pages) auquel un grand nombre de compagnons de la CVX ont participé, celle-ci a décidé d’en assumer la responsabilité pleine et entière. Cela implique donc chaque membre de la CVX dès lors qu’il fait sien tant les Principes généraux que la Charisme de la CVX (notamment les nos 76-103) : chacun devient coresponsable des centres.
L’image du corps selon St Paul. Pour mieux comprendre le juste rapport entre mission commune et mission communautaire, nous pouvons relire certaines épîtres de St Paul. Pour aider à la compréhension de la vie de la communauté chrétienne, de l’Église tant locale qu’universelle, St Paul a recours à l’image du corps. Dans 1 Co 12, 1 – 13, 13, il souligne combien sont variés les dons de l’unique Esprit, lesquels servent à la croissance et à la vie du corps entier, l’Église, corps du Christ. À chaque membre de l’Église est donnée la manifestation de l’Esprit en vue du bien commun, en ayant le souci de tous les autres. Et St Paul d’ajouter : « Recherchez donc avec ardeur les dons les plus grands » (1 Co 12, 31). Non seulement chacun d’entre nous possède des dons naturels et a reçu des dons spirituels particuliers, mais il lui incombe aussi de rechercher ce qui est « plus grand » encore : ne rejoint-on pas ici le fameux magis de St Ignace qui ne consiste pas à en faire plus mais de la manière la mieux appropriée, en étant ouvert et sans cesse créatif, pour répondre aux réels besoins des hommes. Toutefois, nous serions tentés d’en rester à cette seule dynamique fondée sur une bonne organisation, une bonne répartition des fonctions et des rôles de chacun. Or, St Paul nous invite à ne pas nous satisfaire de cette belle harmonie, de cette coordination efficace qui pourrait s’apparenter à l’entreprise d’une remarquable ONG. Pour que l’alliance, le salut et la libération de tous les hommes ne soient pas le simple fruit d’un projet, d’une organisation bien pensée, et qu’ils soient le signe de la communion vécue entre la Trinité, l’Église et nous-mêmes, il donne le primat absolu à l’amour, devenant charité, au sens caritatif du terme, sous l’effet de la grâce (1 Co 13, 1-8).
L’expérience de préparation du Congrès vécue comme facteur d’unité de vie, de complémentarité entre mission commune et mission communautaire. Pour être persuadé de la pertinence d’une telle affirmation, il suffit d’écouter les évaluations faites par chacun à l’issue d’un week-end de préparation du Congrès. Il n’est personne qui ne souligne la joie ressentie à travailler ensemble pour que ce rassemblement de toute la Communauté de vie chrétienne soit l’occasion d’une communion entre tous, d’une rencontre et d’une croissance spirituelle tant individuelle que régionale, nationale et mondiale. Parce qu’il y a une authentique communion entre ceux qui ont accepté de vivre ensemble cette expérience, chacun peut unifier sa vie en mettant en harmonie mission commune et mission communautaire. Selon sa personnalité, son histoire, ses dons naturels, son charisme (en étant réceptif à l’action de l’Esprit), chacun inscrit sa mission propre dans la mission communautaire que constitue la préparation du Congrès. D’une certaine manière, à l’exemple de la Samaritaine et des Samaritains, chacun fait l’expérience personnelle et communautaire de la rencontre du Christ.

Il nous précède en Galilée… Faites tout ce qu’il vous dira… À quel puits m’attendent le Christ et les hommes ?… De nos racines aux frontières…

En conclusion, dans la ligne des thèmes des derniers congrès définis à la lumière des Évangiles, la mission de chaque membre de la CVX et de celle-ci toute entière, que ce soit au niveau local, national et mondial, doit trouver ses racines dans l’union à la Trinité (Père, Fils et Esprit) que tout homme est appelé à vivre au quotidien. Sans cette communion étroite et vivante, sans un sens aiguë du besoin de liberté auquel répond pleinement le Christ, par sa mort et sa résurrection, sans un « sentir avec l’Église » qui fait prendre conscience de la pluralité et de la richesse de tous les membres la constituant et lui donnant son visage, sans une adhésion entière aux conditions de l’indifférence ignacienne qui rejoignent celles de l’amour décrites par St Paul dans sa seconde lettre aux Corinthiens (2 Co 13, 1-8), les missions que nous estimons discerner n’aurons ni le caractère universel qu’on entend leur attribuer, ni la valeur d’éternité qui leur est conférée par le Christ dans la plénitude de sa résurrection et de la nôtre à titre inchoatif. En outre, se mettre en dehors de cette perspective en voulant séparer mission commune et mission communautaire, voire mettre une barrière entre les deux, va à l’encontre de l’attitude du Christ qui, toute sa vie, a su unifier le particulier et l’universel, la réponse immédiate aux besoins des boiteux, des sourds, des aveugles, etc…, et l’accomplissement de la nouvelle alliance en son sang magnifié par sa résurrection. Par sa liberté, il nous a rendu libres. À notre tour, partageant ensemble les sept dons de son Esprit, devenons libérés et libérant !