La vie simple

Durant le congrès, nous adopterons un certain style de vie simple. Nous devons toutefois nous interroger sur le fondement de la vie simple. Avant d’être une manière d’agir concrètement, la vie simple est le fruit d’une communion avec le Christ, lequel en a donné l’exemple puisqu’il avait une vie unifiée, ses paroles et ses actes étant en totale cohérence avec sa mission : restaurer l’homme dans sa liberté et dans l’alliance avec Dieu.
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La vie simple, vue sous l’angle incontournable du Principe et fondement et dans la dynamique de la Contemplation pour obtenir l’amour

Le n° 4 des Principes généraux exprime la finalité du charisme de la CVX. Cette finalité première est de « suivre le Christ de plus près et de travailler avec lui à l’édification du Royaume« . En conséquence, il est écrit : « notre but est de devenir des chrétiens engagés, en portant témoignage des valeurs humaines et évangéliques qui, dans l’Église et la société, touchent à la dignité de la personne, au bien-être de la vie familiale et à l’intégrité de la création. »
À ces trois champs dans lesquels doit se vivre notre témoignage humain et évangélique, l’Assemblée mondiale et l’Assemblée de Communauté ont ajouté celui des jeunes, de la mondialisation, des pauvres et de l’étranger. L’attention pour les pauvres qui entre déjà dans le champ du respect de la personne humaine est, dans les Principes généraux, qualifiée d’option préférentielle ; elle est en outre liée à la recherche de la justice. Pour que s’exerce cette justice et ce souci des pauvres, une condition préalable est jugée nécessaire : il nous faut « adopter un style de vie simple qui exprime notre liberté et notre solidarité avec eux« . Le même n° 4 des Principes généraux associe liberté et solidarité à la recherche de l’unité de vie qui sous-tend l’ensemble, « en réponse à l’appel du Christ, au milieu du monde dans lequel nous vivons. » Si l’on réfléchit un court instant, on constate que ce n° 4, sous une forme très condensée, résume à lui seul tout l’agir chrétien. Je ne vais donc pas l’expliciter en son entier. Je me contenterai d’apporter un éclairage concernant la vie simple et son fondement, à savoir l’unité de vie, autant dire l’union au Christ, à la Trinité. En disant cela, je laisse entendre que la vie simple est, en premier et fondamentalement, de l’ordre de l’être ; elle devient, par voie de conséquence, une manière de vivre et d’agir dans le monde, dans la relation avec les autres, dans la communion. Par facilité et pour se donner l’illusion de maîtriser les choses, ne serions-nous pas tentés d’inverser l’ordre des choses, en plaçant l’agir avant l’être ?

La vie simple, fruit d’une vie unifiée, enracinée en Dieu

Se réclamer de la vie simple, c’est avant tout reconnaître son sens profond, en acceptant son fondement, lequel nous est dévoilé par le Christ. La vie simple est le signe visible d’une vie unifiée. Or, notre unité de vie découle de notre union au Christ. En effet, celui-ci affirme « Le père et moi, nous sommes un » (Jn 10, 30). En conséquence, notre vie est unifiée quand elle a sa source dans la dynamique d’un amour réciproque et bien enraciné que décrit le Christ en l’associant à l’image de la vigne et des sarments : « Comme le Père m’a aimé, moi aussi je vous ai aimés. Demeurez dans mon amour. Si vous gardez mes commandements, vous demeurerez dans mon amour, comme moi, j’ai gardé les commandements de mon Père, et je demeure dans son amour. Je vous ai dit cela pour que ma joie soit en vous et que votre joie soit parfaite. » (Jn 15, 9-11) En ce dimanche où l’on fête la Trinité, je me garderai bien d’oublier l’Esprit qui unit le Père et le Fils ! Pour ne pas développer, je me contenterai de citer ce passage de l’évangile de Jean, lu à la Pentecôte : « L’Esprit me glorifiera, car il recevra ce qui vient de moi pour vous le faire connaître. Tout ce que possède le Père est à moi : voilà pourquoi je vous ai dit : l’Esprit reçoit ce qui vient de moi pour vous le faire connaître » (Jn 16, 14-15).
trois jaunesQuelle conséquence tirer de ce que je viens de dire ? L’unité de vie, au sens chrétien du terme, consiste à être en communion avec le Christ qui se reçoit du Père et partage avec lui un même Esprit. Le Christ est toujours en harmonie et en cohérence, non seulement avec son Père et l’Esprit, mais aussi avec lui-même puisque ses actes sont en conformité parfaite avec ses paroles. La conséquence directe pour nous est la suivante : ce que nous sommes, ce que nous faisons est-il, par nature, non seulement orienté vers cette reconnaissance de la vie une et unie de Dieu, mais aussi la traduction de notre cohérence de vie : nos paroles sont-elles en accord avec nos actes, et réciproquement ? En outre, fidèle à notre vocation première, nous avons à vérifier si nous ne sommes pas entraînés à vivre au gré des vents, au gré de nos désirs et élans passagers, au gré de missions et d’engagements divers auxquels nous répondons sans discernement ! Sommes-nous réellement enracinés dans l’amour de Dieu et des hommes ? Il n’y a pas d’unité de vie sans cette communion d’amour et d’Esprit. Les Exercices spirituels ne nous aident-ils pas à unifier notre vie en la fondant sur la dynamique de l’amour vécu par Dieu, avec Dieu et en Dieu. Ils invitent à ne jamais séparer unité de vie et attention constante portée aux hommes, à la Création et à Dieu. Si l’on est en permanence attentif à cette triple relation, alors naît une joie véritable, signe d’une communion profonde.
La joie est l’un des signes de l’unité de vie, du fruit de l’Esprit. À la Pentecôte, l’Église nous a invités à lire et méditer un extrait de la Lettre aux Galates (Ga 5, 22-23) énumérant « le fruit de l’Esprit » : amour, joie, paix, patience, bonté, bienveillance, fidélité, douceur et maîtrise de soi. St Paul considère que ces neuf attitudes, et non simples sentiments, sont les signes d’un seul et même fruit, celui de l’Esprit. Il ajoute aussitôt : « Puisque l’Esprit nous fait vivre, marchons sous la conduite de l’Esprit ! » Là encore, la dynamique de la vie chrétienne est indissociable de l’unité de vie ! En effet, que disent les neuf attitudes fondamentales retenues par St Paul si ce n’est une manière de vivre ensemble la communion les uns avec les autres, si ce n’est la connaissance et la reconnaissance de l’autre, si ce n’est le discernement permanent et la liberté de celui qui est pleinement ouvert à autrui et demeure disponible ?
Tout cela, traduit en termes ignaciens, ne correspond-il pas au Principe et fondement, au n° 23 des Exercices spirituels qui met l’homme en relation non seulement avec Dieu qu’il est appelé à louer, respecter et servir, mais aussi au monde, à la création, lesquels l’aide à poursuivre la fin pour laquelle il est créé, à savoir la plus grande gloire de Dieu ? L’homme, le chrétien se rend libre et devient simple en acceptant de s’ouvrir au Tout Autre et à tous les autres, en acceptant de ne pas être égocentré, en acceptant la connaissance et la re-connaissance de l’autre, cet autre étant à la fois un Dieu Trinité et tous les hommes créés à son image. Voilà pourquoi le Principe et fondement peut être considéré comme le point focal dont tout dépend, et particulièrement la vie simple. Pardonnez-moi parce que j’ose ici rappeler ce que chacun connaît ! Pour atteindre notre fin, pour être dans une unité de vie, « il faut nous rendre indifférents à toutes les choses créées, en tout ce qui est permis à la liberté de notre libre arbitre et ne lui est pas défendu. De telle manière que nous ne voulions pas, quant à nous, santé plus que maladie, richesse plus que pauvreté, honneur plus que déshonneur, vie longue plus que vie courte, et ainsi de tout le reste ; mais que nous désirions et choisissions uniquement ce qui nous conduit davantage à la fin pour laquelle nous sommes créés. » Où trouver meilleure définition du discernement, de la liberté et de la vie simple ? Vue sous cet angle, la vie simple n’est-elle pas synonyme de liberté et d’intelligence sans cesse en éveil pour choisir ce qui convient le mieux en fonction du contexte et des situations ?

Les signes distinctifs de la simplicité, synonyme de vie simple

D’où vient notre difficulté à décrire la vie simple ? Ne faut-il pas en chercher les causes dans l’inversion de l’ordre des choses : nous commençons par l’agir, alors qu’il convient de vérifier notre enracinement réel, notre être se recevant de Dieu. À cela s’ajoute la diversité du vocabulaire : vie simple, être simple, simplicité, voire même simplification, etc. Pour ne pas avoir à donner en parallèle les caractéristiques de la vie et du simple, deux mots associés, je choisis de décrire la simplicité qui en est le synonyme.
trois pivoinesDans la tradition biblique, le mot simplicité désigne l’intégrité, l’innocence ou la justice de ceux qui plaisent à Dieu, c’est-à-dire qui vivent dans son alliance et la diffusent. Celui qui est simple apparaît comme celui qui sert Dieu en toute sincérité, c’est-à-dire dont les actions ne contredisent pas les paroles. La simplicité offre la possibilité d’ »être nature », c’est-à-dire dans une disposition spontanée d’où émane naturellement une harmonie entre les actes et les paroles. Être simple, c’est être tel que l’on est, en quelque sorte naturel, sans détour, spontané et transparent. L’homme simple, le sage, vit sans tension ni raideur. En accordant sa volonté et celle de Dieu, il est libre, plus précisément libéré des encombrements de la volonté propre, du va-et-vient de l’affectivité ; il assume pleinement son histoire, faite de joies et de souffrances, car il est en mesure de les relire avec discernement. Être simple, c’est être ajusté aux situations vécues, sans excès et sans démesure. La simplicité va de pair avec le sens de la mesure, de la cohérence et de l’harmonie. Être simple, c’est aussi aller à l’essentiel, sans s’encombrer de ce qui est secondaire et passager. La simplicité se révèle être un chemin de sagesse, reflet d’un dépouillement intérieur qui rend vraiment libre et disponible pour Dieu et les autres. La simplicité chrétienne « opère comme un mystère : le chrétien ne saurait y prétendre de lui-même et l’ériger en vertu par son effort propre, comme si elle pouvait être produite et qu’il en fût le maître, car elle est, en lui, le reflet d’une lumière divine qui se donne à lui. » Hans-Urs von Balthasar, Simplicité chrétienne, Desclée, 1992) En un mot, la simplicité place Dieu au cœur de tout, y compris de notre salut et de notre annonce de l’Évangile. Elle ouvre largement la voie à la rencontre de l’autre. Voilà pourquoi l’homme simple ouvre sa porte à l’autre quel qu’il soit, puisqu’il est libre. En effet, riche de tout ce qui lui est donné, tant spirituellement que culturellement et physiquement (ce qui inclut toute forme de biens), il est attentif aux besoins d’autrui, à la relation juste et ajustée avec lui. Cela conduit effectivement à la justice à vivre avec le pauvre, selon le charisme de la CVX défini dans le n°4 des Principes généraux.
Pour donner toute leur dimension aux signes distinctifs de la simplicité, synonyme de vie simple, je citerai la belle description donnée par Marguerite Léna dans le tome 413 de la revue Études, paru en septembre 2010 : « Alliée à l’intelligence, la simplicité devient un art de dégager d’une réalité problématique des idées claires et compréhensibles par tous. Alliée à la justice, elle dénoue des situations conflictuelles dans lesquelles un esprit trop raide se laisse facilement embourber. Alliée à l’amour, elle tranche avec les nœuds gordiens inhérents à l’ambivalence et à la confusion des sentiments. » Pour nous qui sommes de CVX, être simple, ne serait-ce pas être, en permanence dans une attitude juste, en mesure de choisir ce qui est le plus urgent, le mieux approprié et le plus universel ?
Enfin, pour éviter toute confusion, il convient de repérer les contraires de la vie simple. Celle-ci ne se confond pas avec l’ascèse et le volontarisme (la vie simple ne se décrète pas). Tout ce qui s’apparente au souci de l’image à donner, à la conformité à l’air du temps, au prêt à penser, au dogmatisme, à la pensée calculatrice, à la duplicité, à la prétention de posséder toute la vérité, à la confusion des sentiments, à l’ambivalence ou à la duplicité, à la complexification ou à la raideur, à la culpabilité ou au doute quant à la manière de vivre simplement, tout cela est contraire à la simplicité, à la vie simple ; tout cela est contraire au discernement et à la liberté intérieure ! Répétons-le, la vie simple est la mesure de notre communion au Christ, parce qu’elle se reçoit de lui. Parce qu’elle est cela, un mode d’être, les Principes Généraux l’appelant un style de vie simple, elle s’accompagne d’une certaine manière de penser et d’agir, autant dire celle qui habitait le Christ, celle que cherchent à détruire les tentations auxquelles il a résisté, celle que nous décrivent les Évangiles nous le montrant pleinement libre tant avec les pauvres que les riches, tant avec les malades que les bien-portants, parce qu’en tout il cherchait ce qui est ajusté à la volonté du Père, à sa plus grande gloire.

St Ignace ne décrirait-il pas la vie simple en proposant l’ad amorem ?

Si je pose une telle question, c’est qu’elle n’est pas anodine. La vie simple se trouve associée à la manière de penser et de vivre l’écologie. L’Assemblée de Communauté, à la suite de l’Assemblée mondiale, nous invite, je cite, « à poursuivre notre questionnement à titre personnel et communautaire sur le respect de la Création et la vie simple au quotidien. » Respect de la Création et vie simple sont, dans le document final de l’Assemblée de communauté, associés dans une même catégorie : l’écologie. Ce raccourci rend-il vraiment compte de la juste position prise par St Ignace ? Celui-ci, toujours dans les Exercices spirituels, particulièrement dans l’ad amorem, la contemplation pour obtenir l’amour, n’était-il pas plus nuancé et circonspect ?
Dans le premier point, au n° 234, qui souligne une réciprocité entre Dieu et l’homme, voici ce qu’écrit Ignace : « Me remettre en mémoire les bienfaits reçus : de la création, de la rédemption et les dons particuliers en pesant avec tout mon cœur tout ce qu’a fait Dieu notre Seigneur pour moi et tout ce qu’il m’a donné de ce qu’il a, et ensuite, que le Seigneur lui-même désire se donner à moi, autant qu’il le peut selon son dessein divin. Et, à partir de là, réfléchir en moi-même en considérant en toute raison et justice ce que je dois de ma part offrir et donner à sa divine Majesté : à savoir tous mes biens et moi-même avec eux, comme quelqu’un qui s’offre en y mettant tout son cœur. »
En prenant conscience de toute notre histoire vécue et de tout ce dont on peut rendre grâce, nous sommes conduits à une véritable réciprocité qui nous fait dire à la suite du Christ évoquant le lien entre lui et ses disciples : « Tout ce qui est à moi est à toi, et ce qui est à toi est à moi ; et je suis glorifié en eux » (Jn 17, 10). Vous connaissez la suite : le Christ s’offre librement à son Père et St Ignace fait de même dans le fameux Suscipe, l’offrande de soi-même en retour de tous les biens reçus : « Prends, Seigneur, et reçois toute ma liberté, ma mémoire, mon intelligence et toute ma volonté ; tout ce que j’ai et tout ce que je possède ; Tu me l’as donné ; à Toi, Seigneur, je le rends. Tout est tien, disposes-en selon ton entière volonté. Donne-moi ton amour et ta grâce, celle-ci me suffit. » L’homme s’offre dans sa liberté entière et dans sa reconnaissance. Unifiées et en juste connexion avec le corps, nous dit Adrien Demoustier, les facultés de mémoire, intelligence et volonté deviennent expression d’une vraie liberté en consonance avec celle de Dieu. « Cette liberté, devenue consciente d’elle-même, se transforme en vouloir aimer, totalement orienté vers l’autre, Dieu. Elle est de moins en moins amour de soi ; elle est de l’ordre d’une volonté qui s’engage en se désengageant de toute fermeture sur l’avoir, dans la désappropriation constante de toute possession de ce qui est pourtant réellement possédé puisque vraiment reçu. » (Adrien Demoustier, Les Exercices spirituels de St Ignace – Lecture et pratique d’un texte, Éditions facultés jésuites de Paris, 2006, p. 439).
Après être ainsi libérés de nous-mêmes, sachant posséder sans être possédés, le deuxième point de l’ad amorem, au n° 235, nous introduit au juste rapport entre l’homme et la Création : « Regarder comment Dieu habite dans les créatures : dans les éléments en leur donnant d’être, dans les plantes en les dotant de la vie végétale, dans les animaux en leur dotant la sensation, dans les hommes en leur donnant de comprendre ; et ainsi en moi, me donnant d’être, me dotant de la vie, de la sensation, et me faisant comprendre ; de même en faisant de moi son temple, puisque je suis créé à la ressemblance et image de sa divine Majesté.  » Comme le souligne Adrien Demoustier à la suite d’Ignace, Dieu ne donne pas l’être ; il donne d’être. « L’homme, être parlant, capable de la relation à Dieu et aux choses, permet à l’univers de devenir tout entier louange, et d’entrer dans la réciprocité ; louange par la parole qui oriente la perception esthétique vers son origine, mais aussi louange par la capacité d’agir. » (idem, p. 443) Ne serait-ce pas dans cette orientation de louange et dans cette perspective ignacienne qu’il faudrait, fondamentalement, penser, voire même repenser, le respect de la Création en son entier ? Ce respect engage l’homme, puisqu’en lui sont récapitulés tout le souffle et toute l’énergie divine. S’il en est bien ainsi, le respect de la Création, qui va de pair avec le respect de l’homme, peut-il être réduit ou assimilé au seul respect de la nature finie ?

trois paquerettesEn guise de conclusion, je n’ajouterai rien d’autre aux pistes de réflexion que je vous ai proposées. Je me répéterai : l’homme est appelé à la liberté, au discernement dans le quotidien, à la juste relation aux êtres et aux choses, en sachant constamment être en communion avec Dieu, en demandant la grâce de partager sans cesse l’Esprit qui unit le Fils et le Père, fondement de notre vie simple. Vie unifiée, liberté et discernement sont pour moi les trois critères fondamentaux que Dieu nous donne pour vérifier si notre style de vie simple vient de lui ou d’une projection maligne de nous-mêmes.

 

Paul Magnin